Voyages voyages #03 – Des hauts et des bas


Participation au concours Libé-Apaj de cette année
, ou la montagne, ça vous gagne.

Je l’imaginais grise, usée par les ans et la fonte des neiges. La savoir si ancienne, peuplée de familles héritant année après année des habitations de leurs aïeuls, me laissait penser qu’elle aurait mal vieilli. Borgone di Susa, « Borgon », en piémontais, m’a été présentée récemment. Une petite ville toute en chemins tortueux et en maisons empilées, prise en tampon entre les arpents du Valsusa, d’un vert entre l’absinthe et l’olive. Loin au-dessus, les Alpes encore enneigées, et de l’autre côté, les voisins français avec laquelle le langage des habitants se mêle.

Intronisée Pour peu que l’on vienne sur place au bras d’un ancien occupant des lieux – en l’occurrence, un petit garçon devenu grand que l’on appelait il bambino con i buchi, « l’enfant aux petits trous », à cause de ses multiples fossettes – l’accueil est absolument cordial.
Il y a même un célibataire endurci pour vous appeler « chérie », avec un R sec qui ne ressemble pas à l’Italie des archétypes, et l’aïeule garde vos mains longtemps dans les siennes après la poignée de main que l’on réserve habituellement aux inconnus…

Les intérieurs se réaménagent pour que rentrent dans le salon, sous les tableaux amateurs et les petites phrases en piémontais peintes sur de l’argile émaillée, tous les occupants de la cour, venus retrouver l’ami d’enfance du fils devenu ingénieur. Et sa famille aussi, arrivée de France, qu’on n’a pas vue ici depuis une décennie, rendez-vous compte !
On mange de tout petits morceaux d’olives et d’anchois, roulés dans de la pâte feuilletée, en racontant en riant dans un italien poussiéreux de 2nde européenne ce que l’on fait dans la vie. Plus tard, on sortira admirer dans la courette baignée de soleil –  mais fraîche, les neiges éternelles le sont ici pour une raison – le bassin aux poissons chinois alimenté par une fontaine de 1895, un potager impeccable, et un étonnant arbrisseau dont les feuilles forment une corolle rose autour de la fleur. Les deux enfants nous suivent, amusés par notre émerveillement et par cette dégaine de touristes bien mis que nous avons.

« La cour » Cousins, oncles, tantes, grands-parents et petits-enfants sont ici rassemblés, avec ou sans conjoints et conjointes. Il y a de grandes amitiés qui perdurent. Et de grands ennemis aussi, ancestraux, que l’on hait interminablement : on nous parle d’histoires de chiens trop encombrants, ou de jeux d’enfants trop bruyants. Mais les ennemis vieillissent, et les enfants partent, un jour ou l’autre, faire de la commedia dell’arte en ville. Turin n’est pas si loin, mais la grand-mère préfèrera toujours Suse toute proche, avec ses vestiges romains déserts en cette saison, son restaurant sous les voûtes fraîches et ce petit parc en pente abrupte qui surplombe la ville. Je l’imagine plus jeune, parcourant les étroites ruelles, inspirant à pleins poumons l’atmosphère oxygénée qui devait la soigner cette année-là. La famille a fait des allers et retours entre ici et la France, fuyant le fascisme pendant la Seconde Guerre Mondiale ou cherchant le fameux air pur des montagnes…
Ici, nous dira la génération qui a la vingtaine, « ça ne bouge pas ». Les plus vieux vous diront que « tout a changé ». Il y a du vrai dans tous les discours, mais je trouve l’endroit animé, vivant. L’échoppe du glacier de Borgone, récompensé plus d’une fois pour ses gourmandises qui le méritent amplement, qu’on me disait minuscule autrefois, a maintenant plus de 100 m² de baies vitrées et une vue imprenable sur les montagnes d’où la neige s’envole. La placette du village où le marché se tient semble faite pour ces étals qui sentent la tomate mûre et les herbes fraîches, et les clients sont bien là. Puis ils boivent un verre au bar ou rentrent les bras chargés de victuailles, comme les quatre membres de cette famille, bébé dans la poussette et un plus grand qui suit le cortège en criant avec vigueur des mots que je ne comprends pas.

à suivre rapidement, Voyages voyages épisode #04.

— Marie G.

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