Voyages voyages #02 – Entrelacs, la suite

Sacs vissés au dos par le poids des souvenirs achetés (tasses à l’émail délicatement craquelé, vêtements bigarrés, rouleaux peints aux chrysanthèmes penchés…), nous arpentons les rues en direction de l’appartement de notre amie. Pause dîner dans un restaurant qu’elle connaît bien : elle est là depuis quelques mois, et comme elle est végétarienne, elle a repéré les restaurants vegan-friendly. En Chine, nous dit-elle, on mange beaucoup de viande. Et elle, du coup, n’a jamais mangé autant de pizzas. En ressortant, la vie d’ici nous saute au visage, dans la torpeur  du premier repas avalé depuis le stress shanghaïen.

Flashs rouges blancs jaunes des phares, verticales aveuglantes des réverbères, klaxons et sursauts d’une motocyclette pilant devant de monumentaux semi-remorques… Déjà bluffés, nous regardons le lacis des impressions se tisser tout autour en mailles serrées.

« La campagne »║ Yiwu, c’est plus d’un million d’habitants, et d’énormes boutiques multimédia où nous achetons l’intégrale de Chaplin pour moins de dix euros. Nous rions en apprenant le nom chinois d’Elvis ou de Marylin. Quelques rues et flaques aux reflets psychédéliques plus loin, nous entrons dans le loft que Laliya habite. Comme dans un grenier jamais ouvert, au clignotement métallique des néons, des dizaines de minuscules blattes fuient vers les murs. Un aquarium avec quelques poissons – des néons aussi, des néons partout. Nous nous écroulons sur le matelas posé à même le marbre du sol…. une chambre immense qui résonne comme une chapelle. Rideau.

Appétits ║ Le soir suivant, nous dînerons fabuleusement bien. Cuisinés pendant près de trois heures par quatre amis de Laliya, un grand poisson au piment, des bols débordants de riz et de légumes inconnus nous réveillent les entrailles. Nous sortons de notre appartement d’accueil aux mille colocataires pour les rues de la ville. Les deux filles nous quittent, elles travaillent demain, et puis « une fille, ça ne boit pas trop ! »… Direction le parc qui entoure le lac de Yiwu. Avec des munitions : des bouteilles de bière chinoise, et quelques autres plutôt américaines monnayées à prix d’or – enfin, au prix parisien. Fort, pour ici, le prix du Johnnie Walker. Les pelouses humides, sous les feux croisés des réverbères, accueillent nos confidences, en apparence de jeunes citoyens du monde, sous-tendus par les mêmes possibilités et rêves… sous des arbres venus d’Europe, achetés une fortune et plantés là, dans une ville où l’entrepreneuriat renforce la sensation de puissance.
Il y a beaucoup de travail, mais pas énormément de perspectives. Notre acolyte, Lin, se demande pour qui il bossera après Laliya dont il est l’assistant. Selon lui, les patrons d’ici sont  terribles. Il dit envier énormément nos jobs à mi-temps, le chômage et les aides sociales ; impossible de lui expliquer que cela ne pousse pas vraiment à être carriériste, que cela ne pousse pas non plus à l’inaction totale.
On a arrêté de parler boulot, j’ai stoppé le BBC English qui ne sert plus à rien, et il n’a plus tari d’éloges sur mon copain jazzman. Les notes de guitare se sont mêlées à un halo de  brume, venu du lac et des cadavres de bouteilles dans nos mains échauffées. Il murmurait « This guy is great, this guy is so cool », et je me suis réveillée avec un mini-cafard qui me courait dans les cheveux, le nez dans le matelas, les pieds sur le marbre froid.

Hangover ║ La journée la plus longue de ma vie, qui suit la cuite la plus mémorable de celle-ci, peut se mettre entièrement à l’infinitif.

Regarder des Buster Keaton sous-titrés en chinois.
Aller chercher des pizzas à trois dans un pousse-pousse, avoir une frayeur démente à la traversée du carrefour le plus passant de Yiwu.
Une angoisse bien pire que mon premier Star Tours en CM1, quand le faux droïde perd les pédales.
Revendre nos billets de train pour Shanghai sur la place principale… regarder, hagards, Laliya négocier avec cinq ou six hommes et se faire presque arracher lesdits billets des mains.
Découvrir l’immense avantage des salles de bains à l’asiatique, où les commodités et la douche sont dans les mêmes deux mètres carrés.
Zoner sur internet, et rencontrer Screamin’ Jay Hawkins et ses yeux roulant dans ses orbites, et pour adoucir les maux de tête : dodeliner mollement de la tête sur Rum and Coca-Cola des Andrew Sisters.
Apprendre qu’on a acheté vers 4 heures du matin deux pastèques énormes qui n’ont aucun goût, que j’ai fait l’ange dans la poussière de la rue. Et que mes entrailles personnelles ne sont pas faites pour le piment.
Somnoler, apprendre quelques mots nouveaux, les oublier si rapidement.

Monter enfin dans un bus pour Shanghai, dire au revoir aux foules de questions, aux foules tout court. Se demander aujourd’hui ce que Lin est devenu, parce que le contact s’est rompu.

 

— Marie G.

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