Voyages voyages #01 – Entrelacs


Ce voyage reste, dans mon esprit, une histoire de croisements, d’entrelacs : les gigantesques échangeurs des voies à (très) grande vitesse, les réseaux d’épais fils électriques, noirs sur le fond bleu-blanc du ciel chinois, et le point de départ, cette impulsion nécessaire au voyage : une amie que j’avais rencontrée à l’université était partie travailler avec son frère, installé en Chine. J’étais curieuse de connaître ce pays dont on nous a toujours dit tant de bien et tant de mal. Ma curiosité fut satisfaite au-delà de mes espérances. Je me souviens que notre amie nous avait clairement annoncé qu’elle vivait « à la campagne ». Fidèles à nos réflexes citadins, nous sommes donc passés par Hong-Kong et Shanghai pour faire le plein de grandes cités avant de réserver nos billets de train pour Yiwu.

Dragons et billets║ Au guichet English Spoken de la gare principale de Shanghai, l’agent me tend deux tickets aux idéogrammes énigmatiques puis me fait signe de partir. La file s’étire de plus en plus loin derrière nous, comme ses voisines, bruissant fortement, innombrables queues d’un dragon assoupi qui ferait un cauchemar. La dame derrière la vitre presque opaque ne répondra pas à ma question pourtant fondamentale : d’où part le train auxquels correspondent nos deux tickets roses, toujours muets ? Comme je débute alors le japonais, je distingue le caractère qui signifie « sud », sans vraiment savoir à quoi il correspond : plate-forme, nom de gare ?
Une seule chose est sûre, notre train partira de cette gare dans une heure et demie, et la foule glisse autour de nous, bien décidée à ne jamais parler anglais et à nous embarquer dans des bus dont nous ne pouvons pas vérifier la destination. C’est à cet instant de fatigue intense et d’ignorance absolue que le monde s’arrête de tourner et que le voyage prend soudain un sens bien particulier. Plantés sur l’immense place de la gare centrale, perdus et hagards, complètement handicapés par notre anglais véhiculaire, nous serons embarqués soudainement par une inconnue vive et sans âge qui nous laissera sur un quai de métro avec nos tickets enfin devenus sésames. Nous partons de la gare sud de Shanghai dans cinquante minutes.

Mœbius ║  Le lieu dans lequel nous débarquons en remontant de la bouche de métro étouffante semble sortir de l’imagination fertile de Jean Giraud. Ébahis, soudain conscients de n’être pas assez bien mis pour les lieux, nous grignotons des chips au goût improbable en attendant l’affichage – en lettres très lumineuses – de notre voie de départ. La blancheur du décor, la transparence des panneaux du dôme qui nous surplombe, nous faisons des pronostics sur le vaisseau spatial qui nous emmènera à Yiwu… En fait de vaisseau spatial, c’est un tortillard métallique aux compartiments et aux passagers fatigués qui s’arrêtera en grinçant à quai. Sur les banquettes étroites de velours rouge, nous ne sommes pas installés côte à côte. Par gestes, nous finissons par prendre les places de deux membres d’une famille, qui grognent pour la forme et nous couvent ensuite d’un regard dont nous ne saisirons pas immédiatement le sens. En face de nous, deux femmes sans âge, aux chemises usées délicatement fleuries,  nous dévisagent avec bienveillance. Elles veulent en savoir plus sur nous,  mais aucun son intelligible par l’autre ne sort de nos bouches respectives… une idée me traverse, je pose sur la petite table qui nous sépare notre guide papier, un gros bouquin vert d’eau. On peut y lire les rudiments de base d’une conversation entre mandarin et français… même si la langue de la province serait plutôt le Wu, elles rient et nous posent des questions, suivant du doigt l’une ou l’autre ligne du dialogue fictif.

Identité║ Nous déclinons ainsi nos identités respectives : nous ne sommes pas mariés, elles si, nous n’avons pas d’enfants, elles en ont chacune deux, nous habitons à Paris, elles habitent plus loin que Yiwu, sur cette ligne de train, et je ne saisis pas le nom de cet endroit que je ne verrai sans doute jamais. Un vendeur de snacks passe par là, je n’ose pas acheter la viande séchée qu’il vend sous vide, même si ça me donne faim. Tout le monde grignote. Ça sent un peu fort, le train cahote, je somnole. Il se met à pleuvoir, de grands pans de rizières hachurés de vert tendre apparaissent, que la vitesse entrecoupe de maisons anthracite.
Le contrôleur fait son travail, me réveillant tout à fait en nous jetant un regard intrigué par-dessus sa monture cerclée d’un métal pâle. Nous sommes les seuls occidentaux du wagon, mais ce n’est pas tout.

Lorsque nous nous arrêterons poussivement dans une gare sombre, c’est littéralement tout le compartiment qui nous poussera gentiment mais fermement vers la sortie, ayant remarqué que le train était en avance et que nous n’aurions jamais pu deviner le nom de la gare aux panneaux fatigués. Nous nous pressons alors vers le passage souterrain dégouttant d’une pluie inconnue jusqu’alors, presque chaude ; vers notre amie qui nous attend, et vers de nouveaux croisements.

à suivre rapidement, l’épisode #02, ici même.

P.S : Comme il faut citer ses sources de titres, me disait récemment un gentilhomme à nom d’oiseau semi-migrateur granivore… là :

 


— Marie G.

Partage donc ce billet avec autrui


Les commentaires sont fermés.

Lire les articles précédents :
Junior

« How young are you ?», « Vous les faites pas !», « C’est votre grand frère ? », « Vous savez, normalement on ne...

Fermer