Voyages voyages #04 – Des hauts et des bas

« Rien ne change » ?   L’Italie partage avec la France, outre les Alpes, un goût pour la résistance et pour son patrimoine. La comparaison, en termes politiques, s’arrête là. A notre arrivée sur les routes du Piémont, les poteaux destinés à l’éclairage public sont bardés de drapeaux flottant au vent. Barrés d’un « NO TAV » inscrit en capitales rouges, parfois d’un train stylisé biffé, ils parlent d’une mystérieuse lutte, mais contre quoi ? Dès le début du voyage, nous aurons un élément de réponse, à notre halte chez une cousine de la grand-mère au caractère bien trempé qui nous exhorte à voter « Carla ! » au premier tour des présidentielles françaises qui sont dans quelques jours. Une amie passée la voir nous apprend que le TAV, c’est d’abord un projet ferroviaire, qui devient ensuite éminemment politique. La jeune femme vive s’exprime fermement, les mains encore pleines de peinture – ils réhabilitent entièrement une maison qui en a grand besoin – et nous fait part de son rejet : le train ne servira pas les intérêts touristiques du Val de Suse, ce sera en grande partie « pour transporter les marchandises ». Et puis, ajoute-t-elle, « dans la vallée, il y a déjà l’autoroute, la Dora (la rivière) et des rails, ça suffit ! »…

 NO TAV ║ Depuis une vingtaine d’années, la région s’est mobilisée pour dire « non » au projet TAV : Treni Alta Velocità. La construction de cette nouvelle ligne de train à grande vitesse devrait permettre de rallier Lyon depuis Turin en deux heures au lieu de trois et demie, et nécessiterait de creuser un tunnel gigantesque dans les Alpes. Plus tard, en rendant visite aux voisins, parents d’un ami d’enfance qui, eux, ont installé un de ces fameux drapeaux NO TAV au-dessus de leur porte, d’autres détails affluent. Il est question de chantiers fictifs et d’industries mafieuses, de gaz lacrymogènes surpuissants et de matraques tenues à l’envers « pour faire plus mal ».

Le regard bleu de l’homme que j’ai trouvé si doux en entrant chez lui se durcit devant des vidéos Youtube qui défilent sur leur écran d’ordinateur. On y voit des carabinieri harnachés, brillant comme des scarabées au soleil, face à des civils éparpillés dans les collines.
Son fils rejoint la conversation, précisant que son père n’a jamais pris part aux activités de la branche la plus extrémiste du mouvement contestataire, qui a récemment fait parler d’elle. Pour lui, la génération de ses parents manifeste contre le TAV dans une tentative de réponse à un gouvernement cédant à la corruption, et par lequel les Italiens ne se sentent plus soutenus. La retraite à 67 ans, pas d’aides sociales, une misère parfois impressionnante… La belle-sœur de notre ami, caissière, dit voir de plus en plus souvent des clients payer en pièces jaunes des produits d’alimentation de base. L’après Silvio Berlusconi ne semble pas emballer nos hôtes, même si son départ a ressemblé à une « grande fête ». Mario Monti, économiste, pas socialiste pour un sou, ne parle pas « au peuple »…

Chianti et lumières ║ Un verre de vin doux et sucré viendra adoucir le débat sans le clore, et la mère, qui a elle aussi expliqué avec verve sa vision de la lutte anti-TAV, vantera très gentiment mon accent italien, sans toutefois mentionner ma conjugaison ; puis dans l’air du soir redevenu calme, nous irons jeter un œil à l’emplacement des anciennes vignes. Désormais, le lieu est planté d’arbres à fleurs, et y trône un four à pain où par beau temps la famille fait de délicieuses pizze. Nous passerons ensuite aux histoires familiales et aux albums photos vieillis, qui partout se ressemblent et montrent des jeunes et des moins jeunes, grimaçant face au feu du soleil piémontais, posant à l’ombre salvatrice d’on-ne-sait-plus-quel toit. Des images heureuses, qui n’attirent pourtant aucune nostalgie.

Borgone me laisse en tête une impression vibrante de lumière. L’ocre un peu écaillé de ces maisons droites et dignes malgré la pente de la rue, derrière des portails ouvragés dont les couleurs se confondent avec la roche. Vifs, ces éclairs de lumière qui s’accrochent aux fenêtres et à l’eau frissonnante des fontaines. Blanches, les petites chèvres à côté du lavoir communal, et ces langues de neige accrochées aux versants rocailleux, si haut. Et puis ces sons secs d’aboiements, et le verbe du patois arrondi en bouche comme le vin doré du dernier soir.
Avec, au loin, le tumulte de voix anciennes, et d’autres moins, qui ne se tairont pas.

 

— Marie G.

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Voyages voyages #03 – Des hauts et des bas

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