Vanité(s)


 

 En première, j’avais eu un commentaire composé à faire sur un extrait de « Tropismes », de Nathalie Sarraute, le texte X, connu pour sa finesse de ton et sa justesse comparative.

Une phrase me revient sans cesse en tête, quand j’observe le comportement que nous avons dans les villes, particulièrement dans les endroits bondés, entre congénères. Une description du regard citadin bien éduqué, qui se tend puis relâche soudain son objet.

Ça commençait par « Elles, elles, elles, elles, toujours elles, voraces, pépiantes et délicates. » […] « Leurs visages étaient comme raidis par une sorte de tension intérieure, leurs yeux indifférents glissaient sur l’aspect, sur le masque des choses, le soupesaient un seul instant (était-ce joli ou laid ?), puis le laissaient retomber. »

Parfois, dans les wagons bondés, j’entrevois un joli plagiat des techniques d’intimidation et de séduction propres aux volatiles…

Le visage semble figé dans une expression étonnamment calme, un peu surannée, à la limite du masque. Seule la pupille est mobile, et scrute, creuse, juge tout ce qui est donné en pâture à son regard avide. Les doigts fins, aux extrémités vernies et brillantes, reposent sur un sac en cuir lustré, patiné plus par un mécanisme artificiel que par le temps. Le corps est comme une aile de corbeau, gainé de noir à pois blancs, et semble en posture de guet nonchalant. Tendu comme un arc dont on ignore encore la cible, tout le personnage est travaillé dans un dessein secret ; soudain, l’ennemi apparaît. Une bouche carmin, une chevelure luxuriante, une plastique dont on n’a que faire au vu des deux détails précédents (après tout, nous sommes des animaux, certains éléments ne trompent pas sur la menace) entrent dans le champ de vision de la première.

L’œil allongé et brillant, souligné de noir, coule soudain un regard vers l’autre, et c’est comme une mise à mort. La prunelle mord, et tout l’autre est passé au crible en une fraction de seconde. Sauf que cette autre, en fait d’être vue, voit aussi. S’ensuit un combat silencieux d’yeux laser, puis lorsque la milliseconde de rixe est passée, c’est l’heure de la parade.
Chacune des belligérantes part dans un ballet inspiré par la vue de l’esprit qu’elle a de ses avantages, de son corps ; pour gagner ce combat perdu d’avance, car il est sur le terrain d’une séduction en miroir, chacune soulignera sa vaine beauté, qui en gonflant sa chevelure, qui en penchant négligemment la tête et dégageant une peau diaphane, en rajustant son fourreau flatteur, en remettant une créole dorée dans son axe solaire.

Puis, parfois, la sonnerie du train fait comme une vague d’affolement : comme on se sent vide et bête, quand le sujet qui a causé tous ces simulacres disparaît au beau milieu de la bataille, avec une foule bariolée, sans même un regard pour son adversaire !

 

Prochain billet : cirque !

— Marie G.

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4 commentaires

  1. molkox wrote:

    Quels sont les enjeux de ces guerres infinitésimales ? Guerres invisibles à l'oeil nu de l'homme-betterave pensant que je suis.

    En tout cas la description est astucieuse, très très maligne ; elle m'en rappelle une autre, dans City de Alessandro Barricco, où on décrit une paire de jambes féminines comme des traits de ciseaux dans l'espace.

  2. Ma-Li wrote:

    Les enjeux semblent se perdre dans le rite lui-même, c'est bien complexe, mais c'est très répétitif et répandu…
    Ah, Baricco, eh oui, quel maître, lui, de la métaphore efficace (et du bas) filé(e)…
    Signé : Ma-ligne !

  3. seb haton wrote:

    Quand tu dis "nous sommes des animaux", fais-tu référence (un peu) aux rencontres quotidiennes qui se jouent à Moutomble, réserve mondiale de la faune sylvestre et rurale ?

  4. Ma-Li wrote:

    Oh, un petit commentaire malicieux que je n'avais pas vu jusqu'alors !
    Alors pour Moutomble, ça dépend. As-tu observé des échanges à la limite du courtois, des regards incisifs, des mouvements menaçants ?! Ou alors, cherches-tu des lapins-garous ? A vos jumelles, Moutombliens(?) !

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