Urbanités

Depuis un petit moment, ça me démangeait de redonner ses lettres de noblesse à l’expression : « Vous êtes bien urbain ». 

Récemment, j’ai oublié mon ordinateur portable sur le siège arrière d’un taxi.

Il était presque minuit, je l’avais hélé dans la rue, je ne connaissais pas son nom, je ne regarde jamais la marque de la voiture dans laquelle je monte, et il n’était pas affilié à une compagnie de taxis particulière. Disons qu’une fois remontée chez moi, j’ai eu un instant de flottement en contemplant l’espace vide sur mon bureau. Un grand blanc. Et puis, action-réaction.

C’est fou ce que ça fait, un ordi comme ça, qui transite, dans lequel il y a des éclats de tout ce qui vous constitue, comme un portrait cubiste en langage binaire. C’est plein de niveaux d’importance, ces objets qui semblent uniquement transitionnels[1]. Mais on ne peut pas les désinvestir comme ça, les dépouiller de leur sens, les reléguer au rang de simples habitacles. Certes, il n’y a pourtant, à l’intérieur, traduits en suites de zéros et de un, que des ébauches d’écrits, des copies de papiers d’identité pour constituer d’obscurs dossiers de candidature ou pour des voyages passés, et des traces un rien cramées de ces dits voyages. On désacralise, on se dit que ce n’est que du matériel, que les textes à l’intérieur sont faciles à réécrire, que le monde des idées sera clément et vous en fournira de nouvelles… qu’un PC portable, après quatre ans, c’est grabataire.

Et puis on reçoit un coup de fil de la Préfecture de Police, deux jours plus tard, on se rend dans des bureaux immenses aux murs lambrissés sentant l’encaustique et la sueur des tête-en-l’air, qui rappelle la Maison qui rend fou des Douze travaux d’Astérix. Et on récupère son bien, intact, comme au premier jour (dès le départ, mon ordinateur avait tendance à être très flemmard et à ne s’allumer que lorsqu’il le souhaitait). On sourit mollement.

Je réalise à peine que je n’aurai pas à faire appel aux muses zélées, aux sauvegardes Dropbox en vrac ou au contenu disparate de clés USB vérolées.

Et, du coup, ça m’a donné envie d’écrire des trucs que j’aime bien dans la ville, dans ce passage constant, des interactions bienvenues, parce que de temps en temps, j’aime me rasséréner et regarder le versant brillant de la nature hum/urb/aine.

  • Quand un jeune homme au teint bistré a remonté la fermeture Eclair du dos de ma robe (apparemment) sans aucune arrière-pensée.
  • Quand un monsieur dans un parc m’a appris à reconnaître le moineau mâle de la femelle.
  • Quand un enfant m’a pris la main sans raison dans le métro, et l’a serrée avec force avant de lever les yeux vers moi et de réaliser que je n’étais pas sa nounou/mère/grande sœur. Et la panique qui s’est lue dans ses yeux clairs, suivie d’une course effrénée vers ladite figure maternelle.
  • Les regards de connivence échangés avec des inconnus dans les transports en commun, pour X raison : un violoniste un peu bourré, les cahots de la rame, la lumière qui s’est éteinte puis rallumée aussitôt, un monsieur qui devait être un ancien syndicaliste et qui récite le code du travail par cœur d’une voix de fausset.
  • Cette nana qui a les larmes aux yeux et qui renifle, avec qui tu te vois bien prendre un thé pour qu’elle te raconte tout ça, et à qui tu donnes juste un mouchoir, c’est déjà pas si mal…
  • Quand on se repère entre ceux qui ont le même bouquin dans les mains, sur un banc public ou sur les strapontins grinçants du métro (Murakami/Houellebecq/Hornby, plus rarement Saramago ou Kant).
  • Quand on fait s’envoler une nuée de pigeons du trottoir en passant au milieu et qu’on s’est retenu de courir pour ce faire (c’est encore mieux si il y a une fille qui en a peur et qui vous regarde de travers). Quand on fait tomber des pop-corn parmi cesdits pigeons et que, voulant les attraper, ils se font des passes entre leurs petites serres aussi vite qu’en coupe d’Europe.
  •  Quand on a besoin d’un euro supplémentaire pour aller voir une expo dont c’est le dernier jour, qu’on a oublié sa CB, et qu’on fait la manche devant Beaubourg pour récolter finalement 4 euros…. qu’on donnera au Père Noël des pigeons qui, rue Rambuteau, fixe toujours le ciel avec un rictus figé.

 

La liste est à suivre… ou à compléter par vos soins sous ce billet… Bel été, qu’il vous soit urbain ou douillettement ensoleillé !

 



[1] Concept inventé par Winnicott. À ce propos, je conseille vivement la lecture de La France en culottes courtes, de Robert Ebguy.

— Marie G.

Partage donc ce billet avec autrui


Les commentaires sont fermés.

Lire les articles précédents :
Voyages voyages #04 – Des hauts et des bas

« Rien ne change » ? ║  L’Italie partage avec la France, outre les Alpes, un goût pour la résistance et pour son...

Fermer