Toutes, sauf Adèle

Au chevet d’Adèle, sa toute nouvelle-née, Marie parle, sans concession.
A travers elle, on marche dans les pas d’une femme qui nous évoque tant de choses. Une maternité neuve, récente, balbutiante. L’angoisse permanente d’être trop, ou pas assez. Et le besoin de dire tout ce poids ramassé sur ses épaules, dans ses tripes de femme parmi les femmes. Marie ne semble pas connaître la bienveillance de ses pairs.

Indépendamment de l’évolution des mœurs, les femmes sont ici les cibles éternelles d’admonitions sèches, d’injonctions froides et de jugements répétés et amplifiés ad nauseam.  D’abord de la part de sa famille : c’est une litanie qui dévale les générations comme une cascade empêchante, terrible. Ces phrases, en italique dans le texte, se dressent, murailles arides, entre elle et tous les possibles. Ici, Maria Pourchet parle de l’impossibilité d’être simplement soi, sans entendre résonner dans sa tête les voix terribles de toutes les femmes précédentes, déçues, blessées, mal-aimées, trahies.
« Je suis depuis trop longtemps déjà la somme de leurs phrases » : c’est ainsi que la narratrice admet ne plus pouvoir avancer sans trébucher sur les jugements permanents de ses aïeules. « Pour son bien » : pour lui éviter les désastres, les déconvenues, le choc d’avec le monde. Et pour sa fille, Adèle, qui brisera la lignée des « Marie », l’auteure ne reproduira pas ce schéma gravé dans l’émail des lavabos, dans l’usure des sillons de larmes.

Et puis, il y a aussi, pour ces quelques jours d’après l’accouchement, la présence du personnel médical. Les « roses » ou les « vertes », qu’elle objectifie parce qu’elle se sent elle-même dépossédée de son corps et de son autonomie ; celles qui lui disent comment faire ou ne pas faire, quelles décisions prendre, ou d’avaler des anxiolytiques « pour le bien du bébé ».
Son refuge : l’écriture.  « Une femme penchée sur un cahier, c’est un homme. C’est un homme et personne ne l’emmerde. » Son arme contre l’écrasement ou la disparition, c’est bien l’ouvrage que l’on tient ici, autobiographique sous des airs de fiction parfois, tant le verbe est direct, tant les descriptions sont fortes et vibrantes.
Il reste étonnant de voir comment, entre deux femmes dans une même pièce – une qui, à peine née, incarne la pureté la plus complète, et l’autre, amère, qui peine, même avec toute la volonté du monde, à se détacher du fardeau qui lui a été légué – on peut créer un tel lien d’empathie. A cette (grand-)mère qui renote au rabais les copies de sa fille, on a envie de dire « pourquoi ? »… Et on entend, sourdement, poindre le « c’est pour ton bien ».
L’auteure aussi, bien entendu, veut le bien de sa fille, mais elle voudrait pouvoir l’affranchir, comme on libère une esclave pas encore entravée.

Ce court récit peut être mal reçu, pour son concentré de rage, pour son portrait au vitriol d’une terrifiante doxa féminine ; je l’ai pris comme un grand coup de coupe-coupe dans la jungle des écrasements générationnels féminins. Jubilatoire pour certaines, on l’espère libératoire pour toutes les nouvelles Adèle, présentes et à venir.

— Marie G.

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