Rimotises et nipponneries

En avril l’année dernière paraissait aux Editions AO un ouvrage atypique frisant l’oulipien, « A mots comptés », premier tome de la collection RIMOTISES.
14 auteurs, 47 textes… et un concept à la base de tout : dans un dictionnaire de près de 46.000 entrées, un petit logiciel tirait au sort des séries de 20 mots avec lesquelles les auteurs devaient produire un poème, une nouvelle, ce qui leur venait, mais en somme, un « objet littéraire ».
Le 10 mars, nous avons réuni du (beau) monde à la librairie Les Lettres du Temps pour dédicacer cet ouvrage, faire des lectures humoristiques et émotionnées (pour ma part) !
J’avais travaillé sur un ancien tirage de 20 mots, reçu début 2011. Voici le résultat : un hommage au Japon, en écriture presque automatique.

 

Tirage de 20 mots sur 46211 pour Marie – samedi 15 janvier 2011 à 11 heures 30 minutes 0 seconde :

affinement, cheese-cake, fortement, fréon, fréquentable, innovant, linéairement, mulard, papauté, pardessus, poignée, purulent, recentrer, rémora, sismographe, teigneux, troglodytique, vareuse, versification, voiler. (‘Pouvez les chercher, ils y sont tous !)

Ode à l’otaku

Alors qu’en ce moment je crève d’envie de boulotter un cheese-cake par jour en regardant distraitement le temps d’affinement d’un comté AOC, en bref de me gaver comme un mulard en dormant comme un opiomane, je me trouve aujourd’hui dans l’obligation de devenir fréquentable.
Pire : il m’a fallu produire un texte – la versification n’est pas obligatoire, ça m’enlève une sacrée épine du pied – puis le réciter pas trop linéairement, en évitant le genre de raideur propre à la papauté et à ses thuriféraires. Je peine à quitter mes rêves de sieste m’emportant le long de dédales troglodytiques aux voûtes mordorées où un poisson rémora à visage humain tourne lentement autour d’un pylône énigmatique…

Mais pourquoi diable sortir de mes rêves insensés pour aller dans ce monde teigneux ? Il y a demain un an, les sismographes affolés alertaient le monde entier des malheurs d’une île morcelée. J’y connais un otaku, des jeunes filles, des vendeurs déférents et une thésarde trilingue, et j’aime ce pays comme si je l’avais bien plus intimement connu. Et je le sais blessé, et je me sais inapte à agir, et je ne peux que lire les articles encore alarmants aujourd’hui.
Et comme ce monde m’évoque, là, tout de suite, un vague étang purulent, je me love douillettement dans un coin du canapé pour me recentrer sur mon inattention. Tandis que les contours de la pièce viennent de se voiler fortement et que je plonge de nouveau vers des ailleurs innovants, comme sous l’effet du gaz fréon… J’aperçois déjà les rayures d’une vareuse – oui, mes rêves sont très maritimes…

Et là, je vois passer dans le couloir une ombre grise vêtue d’un pardessus. Une silhouette sobre, à l’avancée têtue, qui ressemble à s’y méprendre à Murakami.
Je me lève pour le suivre, je pose la main sur la poignée, j’ouvre la porte, et l’inspiration me saisit.
Et j’écris, c’est la seule chose que je peux faire aujourd’hui pour le pays d’Haruki.

 

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Petit post-script’homme pour les non-intimes des japoniaiseries !

L’otaku du titre, c’est un individu passionné, qui peut aussi être taxé d’inadaptation sociale. C’est un terme qui signifiait à l’origine « ma maison » en japonais, et qui est devenu par extension (avec une autre orthographe aussi, mais passons) un terme fédérateur pour les jeunes générations nipponnes. Maison, parce que ces otaku ont souvent été accusés de rester ancrés chez eux pour collecter leurs données dans des repaires secrets aux loyers modérés (tendance Tanguy encore à 40 ans par exemple). Comme moi, dans ce texte, qui préfère plonger dans les méandres de mon imagination prolixe plutôt que de sortir affronter mes devoirs de bienséance. L’otaku est un sujet qui pourrait rendre intarissable l’ex-étudiante en ethnologie que je suis, alors allez donc faire quelques recherches si vous voulez approfondir le sujet, qui se ramifie ensuite plutôt loin dans les racines du Japon contemporain.
Murakami Haruki, pour respecter l’ordre nom/prénom en vigueur au Japon, c’est un auteur à succès de romans merveilleux dont j’ai dû acheter les trois-quarts des bouquins. Et j’ai, of course, perdu la moitié d’entre eux, à force de vouloir les faire lire aux gens qui évidemment ne vous rendront jamais une telle trouvaille.
Si vous ne l’avez jamais lu, je vous souhaite de connaître… si vous connaissez, il n’existe pas d’antidote !
Un lointain billet me pend au nez lorsque j’aurai lu le dernier, 1Q84… stay tuned.

 

Mercredi, pas de raviolis : prochaine note, l’animalière… déjà à l’affût !

— Marie G.

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4 commentaires

  1. Guigui wrote:

    Toujours aussi chouette cette « prose poétique » (héhé) , et même à la lecture ;) Longue vie au Désordinaire 1.0

    • Ma-Li wrote:

      Merci Guillôme pour cet encourageant commentaire ! J’apprécie tes retours, même si ça ne se voit pas toujours sur le moment, s’pas ? Il y a un hommage à une de tes sorties littéraires d’hier sur mon ancien site… tu verras si tu la trouves !

  2. Encore plus touchant de le relire aujourd’hui après l’avoir entendu samedi. J’en perçois maintenant tout le sens, toute la profondeur et toute les émotions qui t’ont traversée en l’écrivant, et sans doute aussi en le lisant…
    Bises,
    s.h.

    • Ma-Li wrote:

      Merci Sébastien, cher commentateur toujours prêt ! En fait, ce texte m’est venu assez « automatiquement », et c’est pendant sa lecture qu’il a pris toute sa force, en m’embarquant avec lui ! Le truc avec les Rimotises c’est que j’ai eu cette impression que les histoires s’imposaient à moi, avec une volonté propre, et celle-là encore plus que celle qui est dans le bouquin…

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