Mémoires vives



L’autre jour, je cherchais une petite robe d’été (c’était avant qu’Octobre ne revienne gentiment nous souffler dans les bronches), et, fouinant dans mon dressing bordélique, j’ai cru remarquer que mes pulls en moumoute étaient tous ensemble, ainsi que tous mes pantalons de hippie… pareil avec les collants épais et les mini-robes de prédilection…
La réalité me frappe alors : malgré moi, j’ai trié vêtements d’hiver et d’été. Un truc que je me suis toujours refusé à faire, comme de mettre des chaussons fourrés ou de chausser mes lunettes en pleine rue. Le tri des vêtements, ça m’évoque une croquignolette marmotte qui vit au rythme de la nature. Je suis une sale petite citadine, je m’habille presque pareil hiver comme été, sauf que je vire les collants et les jambières en laine au bout d’un moment.
Oh, je vous passe les autre signes classiques du vieill… de la « maturation » tels que cheveux blancs (trop classique), incapacité à dormir peu ou à encadrer les impondérables du métro (accordéonistes à 8h25, hystériques trentenaires à 11h, jeunes punks mollassons à 15h…), sans parler du fait que j’aime de plus en plus lire des nouvelles, signe que ma capacité de concentration baisse de façon conséquente.

Non, je vieillis mentalement, je vous le dis. Et il n’y a pas que ça. J’étais dans le métro, debout contre un strapontin replié qui me massait la fesse, engoncée entre deux (très) jeunes filles en plein concours de voix aigrelettes et d’accent parisien. J’avise le plan de métro à ma gauche. Je veux repérer ma station d’arrivée, calculer mon temps de voyage juste pour le fun et pour éponger mes envies de gifler la gamine qui vient de gratifier le wagon entier d’un « Waouh, c’est trop un truc de malaaaaaaaade » à faire pâlir miss Winter. (Je reviendrai dans la prochaine note sur les jeunes filles du métro, entre autres.)
Je jauge le plan donc, je repère la station, et, ô surprise, ma gentille tête recule pour aider mes yeux à faire la mise au point sur la station « Bercy ». C’est-à-dire que j’ai eu l’air d’un pigeon interloqué pendant une seconde. Sans le contrôler.
J’ai failli me mettre à pleurer, mais j’ai préféré avoir un hoquet choqué et sortir de la rame en glissant sur le rail de l’indifférence générale. Des pigeons, Paris en est farci. De femmes aussi. Alors, des femmes-pigeons, pensez-vous…

Mais la bonne nouvelle, selon le principe des vases communicants, c’est que je deviens de plus en plus accessible à la régression, aussi. Normal, en vieillissant, les couches de mémoire accessibles évoluent.
L’autre soir, en dînant dans un coquet rade, j’ai éteint une bougie. Et là, les vapeurs de paraffine m’ont immédiatement transposée dans de vieux décors d’anniversaires passés. Comme quand j’ouvre la bouteille d’huile essentielle de sapin pour me frictionner (c’est bon pour la circulation, ouais j’te jure), j’ai la sensation du carrelage froid des matins de Noël sous mes petons 7 ans d’âge. Je vois le salon du mystérieux duplex que mes grands-parents avaient à Bordeaux, juste éclairé par les guirlandes lumineuses, et les nombreux paquets aux faces luisantes de papier cadeau sous le conifère régressif. Et surtout, pour rester sur la note « actualité », en inspirant malgré moi les délicates effluves des fleurs d’aubépine l’autre jour en traversant un parc parisien, j’ai repensé à un rituel anglo-saxon (semble-t-il) qui avait marqué mes « jeunes années ». (Oui, je parle comme si j’avais 70 ans, et comme j’ai vieilli, je vais bientôt jurer comme Tintin et parler à mon poisson comme s’il pouvait me répondre.)

J’avais une huitaine d’années et l’amie écossaise de ma grand-mère, qui habitait en bas de la colline, m’avait fait descendre un 1er mai en bas du champ de mes grands-parents au lever du soleil. Elle avait plongé mon visage dans la rosée matinale qu’avaient retenu les fleurs blanches si odorantes de l’aubépine… ça devait protéger ma frimousse de jeunette pendant l’année, et me promettre une fraîche beauté. Dommage que l’aubépine, dans sa grande mansuétude, n’ait pas fait sauter mes épaisses montures rose bonbon.
J’éviterai de parler ici de ce que m’évoque l’odeur de la lessive, ou celle du haut du museau des chats (quand ils ne viennent pas de manger du maquereau). Il y a en ce monde suffisamment de preuves de ma folie.

Les parfums, ça parle directement au cerveau, ça ne passe pas par trente-six chemins, et comme le souvenir, ça ne souffre pas l’analyse, ni le vieillissement…
Ceci dit, la mémoire viscérale, ça marche aussi pour les effluves de vodka. Malheureusement.

Prochain billet : Vanité(s), à venir le plus vite possible


— Marie G.

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6 commentaires

  1. seb haton wrote:

    Commentaire d'un amateur éclairé : Certes les billets sont ici rares, mais leur grande qualité littéraire excuse cette rareté :))
    Moi j'aime beaucoup celui-ci, indépendamment du fait qu'il en dit sûrement plus que ce que j'en ai retenu…
    sébastien h.

  2. Ma-Li wrote:

    Un grand merci Sébastien !
    Qu'en retenir, à part la rosée et mon aigreur prématurée de parigote ??

  3. molkox wrote:

    Moi j'en retiens ça: "Sans le contrôler."
    Plus on vieillit moins on peut se contrôler ? Plus on vieillit, moins on est responsable de nos actes, du coup ?

  4. Ma-Li wrote:

    Non, je dirais plutôt que c'est l'évolution qui arrive comme ça, dans l'élan quotidien… on mûrit les yeux fermés, en se laissant aller dans le temps.

  5. Véronique LaFont wrote:

    Je n'ai jamais posté ici mais je piste LES prochains billets avec impatience !!! J'apprécie bcp le ton de tes écrits.

    Alors…Vanité(s) : demain ?? ;)

  6. Ma-Li wrote:

    Oui, ce serait bien que j'le ponde, çui-là… Il est grand temps. Je t'embrasse, Véronique !!
    La Vaniteuse

Lire les articles précédents :
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