Le maître-nageur

What I think about when I think about what you do #1

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Flickr/Watch Watch

 

Inexplicablement, certaines professions suscitent chez moi un élan de curiosité.
Les maîtres-nageurs font partie de celles-ci : on en voit souvent (si tant est qu’on aime nager), on est habitué à leur présence neutre non loin du bassin, et on trouve ça tout à fait normal qu’ils ne fassent rien sur nos 45 minutes (ou une heure trente pour les plus courageux) de présence dans l’eau supra chlorée.
Warning : ce post n’a aucun sex-appeal. Pour ça, faut relire Frictions fleuves.

 

La dernière fois que je suis allée nager, je me suis donc intéressée au maître-nageur qui, lui, regardait mollement nos bonnets s’agiter à la surface, assis sur un plot (vous avez déjà entendu un mot aussi mou que « plot » ?).
Il avait l’air de philosopher tellement profondément que je l’ai fixé, longueur après longueur, à travers mes lunettes embuées. Et je me disais « Quelle profession étrange. Etre là « au cas où ». Incarner la sécurité. Et pourtant, jour après jour, n’avoir que le spectacle des bonnets de bain fluorescents et des peaux blanchâtres et aseptisées des Parisiens ». Certain(e)s barboteurs du grand bain ont beau être bien gaulé(e)s, je me dis que passer un diplôme de David Hasselhoff pour entendre le brouhaha de mômes et de moins mômes en écho toute la sainte journée, c’est pas facile.

Mais mon moment favori, sans aucun doute, c’est quand le maître-nageur ou son homologue féminin (d’ailleurs, on dit surveillant de baignade, c’est bien plus fastoche du coup pour le changement de genre) passe en mode « Véronique et Davina ». On entend soudain, à un horaire fixe, un rythme tonitruant résonner sous le plafond humide. Ce n’est pas de la musique, c’est souvent quelque chose d’indéfini que l’on n’entend que dans les salles de sport, et qui diffuse ses pulsations même sous l’eau – ça, c’est vraiment particulier.
Derechef, le maître-nageur se met alors à produire des mouvements. Mais des mouvements… s’il était à un arrêt de bus, on l’arrêterait tout de suite.
Mais comme il est devant un parterre de femmes z’en fleur (en maillots à fleurs serait plus exact) qui reproduisent avec plus ou moins d’exactitude sa gestuelle travaillée, personne ne l’arrête.

« Et on lèèèèèèève la jambe gauche… c’est ça. »

Il n’est pas rare d’ailleurs que l’on entrevoie sa gêne quand il passe d’une position à une autre et croise le regard goguenard des gens de son âge, mais le plus souvent, il arbore un regard efficace et blasé. La moquerie glisse telle une goutte d’eau anti-miasmes sur le plumage de son indifférence. Ou l’inverse.

Je suis admirative. Donc. J’aime bien cette présence-absence-à-claquettes-en-plastique-bleu-foncé-et-à-short-de-bain. D’ailleurs comment font-ils, vu que le bermuda est interdit, s’ils doivent plonger pour sauver un type ?
Je voudrais que leur visage s’illumine parfois, alors de temps en temps, je leur demande des conseils sur mon crawl, ou je leur demande d’en donner aux grands balanceurs de claques dans l’eau. Oui, le genre batteur fou qui croit nager le crawl dans les piscines citadines. Vous l’avez déjà croisé, c’est celui qui nage comme si il voulait réduire tout le grand bain en œufs en neige.

Et puis, la dernière fois que j’ai avalé une lampée de flotte en essayant de rincer mes lunettes pleines de buée, j’étais bien contente d’entrevoir, au-delà du rebord de faïence, le museau défait de la demoiselle qui était en poste à ce moment-là.
Parce que le surveillant de baignade, c’est un peu comme Dieu : on se dit qu’il est essentiel quand le monde semble soudain sur le point de disparaître.

— Marie G.

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