Junior


« How young are you ?», « Vous les faites pas !», « C’est votre grand frère ? », « Vous savez, normalement on ne reçoit que les personnes majeures, dans cet établissement. » [1]
Il y a peu, me rendant dans un petit spa parisien, cadeau d’une amie proche pour célébrer mon âge fonçant comme un vif-argent vers la trentaine, on m’a (encore) demandé si j’étais majeure.
Et c’est toujours assorti de la réflexion « Bah, c’est toujours mieux que l’inverse, hein ! » suivi d’un clin d’œil contrit. C’est un peu comme l’adage « mieux vaut faire envie que pitié » : on sourit au sourire de l’autre, qui frétille, satisfait de sa petite sortie bien placée et bien calibrée, qui ne dépasse PAS, qui sonne bien.
Et ensuite, on revient plus tard, sourcils froncés, au sens caché de la petite phrase.

 

A poil(s) ! ║ Lors de ce dernier épisode, j’ai enfin pu poser à mes interlocutrices la question qui me vient à chaque fois que quelqu’un hallucine sur le nombre de mes années. Le fait d’être déjà pratiquement dans le plus simple appareil, dans une pénombre traversée par quelques notes new-age, des vapeurs de niaouli et des lueurs de LEDS aux couleurs confuses (pourquoi celles-ci devraient nous détendre, le mystère reste entier).
Tout ça a dû aider.
« Mais enfin pourquoi ? »
Et les nanas, opinant du chef, « Bah, vous êtes habillées à la cool et vous rigolez beaucoup ». Bon, et puis on n’a pas des statures de déesses grecques. On fait trois mètres vingt à tout casser si on se met bout à bout, quoi. Mais si la petite taille était un critère de jeunesse et de fraîcheur, les maisons de repos regorgeraient d’armoires à glace, faudrait leur faire faire les fauteuils roulants sur mesure.

 

Panoplie ║ Comme la Versaillaise des Nuls a son serre-tête et ses ongles propres, l’adulte aurait son attaché-case, son tailleur cintré, un sérieux affiché, des cartes de conversation dans la poche avec sujets assignés ? Boulot, prêts à taux variables, politiques, oui, mais triés sur le volet, et l’amertume au bout de la langue ?
Pourtant, je l’ai soigné, mon syndrome de Peter Pan, à coups de loyer, d’interdits bancaires et de factures impayées. Je suis revenue des pays imaginaires, des pays des merveilles, mais simplement, j’ai pas forcément envie d’en louper les signes, j’aime bien ma candeur.
Le mois dernier, j’ai failli avoir une crise d’épilepsie en voyant que Bourdieu me suivait sur Twitter et qu’en plus il m’avait listée (bourdieu/anthropology). J’avais oublié qu’il était mort pendant ma première année de fac. J’entamais alors la sociologie et j’avais vu des reportages hommages en pagaille sur lui, mais… quand l’émotion prend le dessus, la casserole de l’émotive déborde, et tourne le dos à l’autre casserole raisonnée et contrôlable, qui bougonne sur son petit feu.
Mais c’est sympa, ce côté femme-enfant, chez toi, ai-je souvent entendu. « Sympa », le compliment qui donne envie de planter un couteau à beurre dans la main de celui qui parle, avec un sourire glossé à la Petit Bateau. Sympa, comme un berger briard bien touffu ou un séjour en famille allemande. Parce qu’ils sont très gentils, et que l’immersion, c’est le seul moyen d’apprendre la langue, mais qu’ils vont trop vous nourrir, c’est inévitable.

 

Crevasses ║ Secrètement, je trouve le jeunisme un peu affligeant, surtout parce qu’il me colle aussi des angoisses (voir « Mémoires vives »). Mais à dire vrai, je trouve que les « vieux de la vieille » ont vraiment une classe folle. Il y a une aisance naturelle dans l’âge mûr, une sorte d’assise tranquille, une vraie présence. La ride bienveillante va très bien à certains, les visages sont plus parlants, le corps a une expressivité profonde, et, je trouve, beaucoup plus claire. Je sais que le corps change, que le contrôle disparaît, que l’effort peut faire mal et tutti quanti, mais rien à faire : j’ai parfois envie de cette paix qui semble accordée aux moins jeunes.

Je ne suis pas dans un fantasme à la Nabokov, mais je me faisais la réflexion en regardant Two days in New-York : Chris Rock (big fan, au passage) et Julie Delpy sont désopilants, mais Albert Delpy, malgré son rôle de soixante-huitard burlesque, a une présence d’une finesse inouïe. Il bouffe l’écran (au propre et au figuré, finalement) et nous fait comprendre des choses d’une incroyable subtilité avec la torsion d’un poil de sourcil. Pour les Parnassiens, on pouvait comprendre le sujet d’un poème dans n’importe quelle langue si les sonorités avaient été utilisées à bon escient (!). Eh bien un acteur avec du métier, pour moi, c’est un livre ouvert – enfin, on y voit ce qu’il veut nous faire lire. Et on y parvient, même sans mots.
C’est l’apanage de l’âge, ma bonne dame. Ça, et probablement des scores fantastiques au rami.

Ah, j’ai hâte.

  Prochaine note : la Chine, ou un meuble d’eau de moins en moins courant. Et que j’affectionne particulièrement.


[1] Les « Mademoiselle » ou « Madame », ça ne compte plus, c’est devenu trop politique.

— Marie G.

Partage donc ce billet avec autrui


3 commentaires

  1. séb haton wrote:

    Bon, d’abord tu écris vachement bien, et ça je le savais déjà.

    Ensuite, je tenais à dire que je comprends mieux que bien ce que tu écris. Même à présent, l’on me prend encore parfois pour un perdreau de l’année… mais c’est surtout par temps couvert à l’aube du crépuscule quand la lampe est orientée dans l’autre sens.
    « Vieillir », ou plus exactement « augmenter en âge » m’apporte toujours plus de sagesse et d’apaisement, comme si je cessais de souffrir d’avoir souffert autant… étant jeune. J’ai les jointures qui craquent, le dos qui vrille, le sommeil plus long ? Qu’importe, je connais mieux mon corps ainsi que tu le dis très justement, je sais où et comment le poser, je sais ce qu’il attend de moi. Mon corps m’obéit, et mon esprit sait comment lui parler.
    Quant au mental, ce n’est plus de la sagesse, c’est de l’ataraxie… même si j’exagère… mais il y a de ça ;-))

    Je retiens aussi ceci, puisque l’ayant traversé longuement :
    « Pourtant, je l’ai soigné, mon syndrome de Peter Pan, à coups de loyer, d’interdits bancaires et de factures impayées. Je suis revenue des pays imaginaires, des pays des merveilles, mais simplement, j’ai pas forcément envie d’en louper les signes, j’aime bien ma candeur. »
    Et une ligne plus tard, tu parles d’une crise… comme toutes celles que j’ai réellement eues à cet âge triste de mes années vingt à moi. Cela m’a simplement ému.

    Et pour finir, je te dirai ceci : non, n’aie pas hâte. Prépare, avance, suis le chemin en appréciant d’être dessus. L’âge que tu as n’est finalement que formel, tu y perdrais en ayant déjà la nostalgie d’un état futur incertain…
    Je ne peux apprécier mon âge actuel presque mûr que parce que j’ai piétiné dans les âges précédents. Et au fond, mon présent me paraît avoir toujours été heureux.
    Non, n’aie pas hâte, tu as le droit d’être quelqu’un d’exceptionnel et de t’aimer toi-même à la folie dès ta jeunesse formelle.
    C’est comme ça ;-))

    s.

    • Ma-Li wrote:

      Bon, il va falloir que tu deviennes mon commentateur officiel.
      C’est indécent d’écrire presque autant que l’auteur du blog et de lui coller la larme à l’œil !
      Merci donc Monsieur S., suis muette.
      Ravie aussi que tu aies saisi le fond vibrant de mon propos… et confirmé ma pensée sur l’aspect rassérénant de la maturité !
      La « jeunesse » est certainement une question de point de vue, de définitions et de formalités…
      Alors après t’avoir lu, j’aurai un peu moins hâte…!

      • séb haton wrote:

        Très franchement, j’ai écrit mon commentaire en partant du principe suivant : « un bel article mérite un bon commentaire ». Je suis ravi qu’il t’ait ému et je persiste : jeunesse ou pas, notre vie c’est MAintenant avec un grand MA.
        s.

Lire les articles précédents :
Lorsque la mousse tache…

Je trouve ça touchant, cet engouement perpétuel pour le chat. Si, vraiment. Pour preuve : je l'ai toujours adoré, sous toutes...

Fermer