Gestation

Pour toutes mes futures parturientes…

La nostalgie m’habite en ce début de période froide ; on se retranche, on se crispe un peu, engoncés que nous sommes sous nos couches de fringues… Et pourtant, j’aime tant échapper à l’effeuillage obligatoire des beaux jours, j’aime l’hiver qui m’apporte sur un plateau poudreux mon anniversaire, avec ce premier prénom que je porte bien profondément, mais pas officiellement.
Et tant qu’on est sur les prénoms… Quand je vois cette image tracée en quelques coups de (pinceau ?) vifs sur les trottoirs de la ville, je pense à mes amies, qui, en ce moment même, sont en gestation. Ni de projets vaseux, ni de ruptures (ou de re-naissances, alors), ni de démission, ni de déménagements chaotiques (quoique) mais bien en vraie gestation d’enfants.

Une descendance. La chair de votre chair. Le fruit de vos entrailles. Vous l’abritez déjà.

Mes amies enceintes sont de doux duplex qui me fascinent et me rassurent tant sur l’idée que je me fais d’une femme enceinte…

… qui doit forcément être extatique et dés-angoissée

… qui doit forcément aimer ce petit être à venir comme s’il était son tout premier amour, et le seul

… qui doit forcément assumer ce corps arrondi et rire au nez des dégingandées rutilantes

… qui doit, en somme, être au monde, comme si la Terre venait elle-même de l’enfanter.

Or, je sais aujourd’hui, qu’on reste, même enceinte, ici, et humaine.

Je vous admire, mes douces, d’avoir pris cet engagement qui me laisse sans voix, et je vous félicite et vous remercie de le faire, pour que je puisse voir que ce n’est pas si terrible, et que la beauté en ce monde peut aussi se résumer à ce qui suit – je classe cette émotion hallucinogène au rang des séismes émotionnels dignes de ceux ressentis à ma première écoute de Vivaldi, puis de Grieg, à 5 et 8 ans. Mais laissons au vestiaire ces poussiéreuses allégations culturelles – les résurgences auront la parole en temps voulu !

La première fois que j’ai vu ma filleule, elle avait trois semaines, je crois. Elle avait déjà ses mimiques de renardeau d’aujourd’hui, et ses yeux… ses yeux s’ouvraient comme des fenêtres indigo sur des mondes que nous, qui avons peut-être pas oublié, mais tout au moins désappris, ne savons plus sentir vibrer.

Dans ce regard d’un noir bleuté, comme un bol au fond émaillé d’absolu, j’ai tout vu. Disons que j’ai senti tout ce que j’avais cru savoir, ou cru savoir que j’avais senti, un souffle souverain d’ailleurs et d’ici même, enfin, j’étais vraiment paumée. Et bien, pourtant. Et puis, elle s’est endormie, me laissant adulte, juste, sa vie entre les bras.

Je ne suis pas près de savoir comment me laisser prendre dans les filets de la maternité, ni même si je m’y risquerai – tellement peur d’élever de minuscules clones de moi, à l’esprit tordu, au petit nez orné de lunettes, préférant la lecture à la production, la rêverie métaphysique à l’action, la pluie-neige au soleil aveuglant, que l’on taxerait de « bizarres » et d’inadaptés… (et qui peuvent bien un jour sortir de leur prétendu « otakisme », et réussir, c’est bien vrai. J’ai des exemples presque valables.)

Je préfère pour l’heure laisser le soin à ceux et celles pour qui c’est naturel – et ça l’est pourtant, à l’origine, quoi qu’en dise Elisabeth Badinter – de me former, de me rassurer, de démystifier cette immense et ô combien terrifiante responsabilité qu’est pour moi l’idée de mettre au monde.

Car Badinter tient un discours qui me semble obsolète. Sans être totalement pétrie d’un héritage millénaire en matière de reproduction, on a le droit de faire le choix d’être mère, comme on a le droit de ne pas vouloir le devenir cahin-caha, et « faire ça bien », c’est-à-dire en temps utiles, selon ses propres critères, ou de ne pas le faire, sans besoin de politiser le discours…

A une époque de choix (au propre comme au figuré), je ne dis pas que la pression sociale est un mythe, je dis bien que la véritable rupture pourrait bien être avec notre part féminine ou masculine, connectée avec ce qu’il y a de plus reptilien en nous.
Nous sommes façonnées pour donner la vie, à suivre, point.

Merci donc à vous, et que vos petit(e)s à venir courent le monde et nous rappellent que ce n’est pas que politique, ni uniquement viscéral, de devenir mère.

C’est. Et c’est déjà pas mal. Non ?

— Marie G.

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