Voyages voyages #06 – Foi de gazou, la suite

Suite du billet précédent

 

Le sable de la plage et ses arabesques soulevées par le vent  se font velours sous mes pas.  Les milliards de milliards de grains de sable sont brûlants, mais cette morsure rapide, je m’en délecte. J’aime l’aspect de ma côte : elle n’est pas domestiquée.

Elle ne peut pas être rénovée, repeinte, décolorée. Je sais qu’elle contient des dizaines de poissons pastels, des algues et des rochers acérés, qui lui donnent cet aspect morcelé, un puzzle bleu-noir. Comme les yeux des siamois.
Le vent souffle fort aujourd’hui, soulevant les filets de beach volley et arrachant des brins de paille aux parasols. Tous mes acolytes sont rassemblés derrière de petites dunes de sable, ou sous les palmiers agités. Je croise quelques ouailles, quelques-uns de mes enfants, fins comme des arêtes de poisson, leurs museaux en éveil, les oreilles pointées vers la mer. Avec ce vent chaud, impossible de rester en place.

Je passe par les toilettes pour dames pour me rafraîchir un peu. Je glane quelques caresses, et je reste assis là, les yeux mi-clos, avec une des employées de l’hôtel qui grignote un cornet de frites, assise sur le rebord des lavabos. Par 39°C à l’ombre, elle mange toujours là, vite fait bien fait : le restaurant du personnel est à l’autre bout du complexe et ses jambes sont douloureuses. Elle me l’a dit – ou se parlait-elle ? – un jour où il n’y avait personne.

Slalomant entre les tables sur lesquelles des cocktails colorés fleurissent, j’aperçois le jeune homme qui propose aux clients de l’hôtel des tours de quad sur la plage. Il ne parle que de religion. Mais attention : il est pour le mélange. Musulman, il raconte à tous les clients comment il a été à moitié élevé par une voisine juive, qui lui faisait des tonnes de gâteaux au miel, et qu’il aime  comme si c’était sa mère…
« A Djerba, tout le monde cohabite », sourit-il, le vert de ses yeux contrastant avec sa peau sombre. Puis il laisse les trois touristes à leurs frasques : c’est l’heure de la relève…
Je le suis à pas de loup jusqu’à l’entrée de l’hôtel.

Karim, mon chauffeur de taxi préféré (il adore les chats et il me file des caramels en douce), est là, discutant avec ses clients devant l’hôtel en attendant la petite dernière qui se prépare dans la chambre. Il n’a pas le droit de dépasser les grilles de l’entrée avec sa voiture, sauf pour ramener des hôtes. Il leur raconte le printemps arabe ici à Djerba, le mort qu’il y a eu, les horaires alternés avec son collègue pendant le couvre-feu. Les touristes n’en croient pas leurs oreilles, eux qui viennent avec l’esprit « all inclusive », sur cette île plus très déserte. Ils sourient pourtant quand le chauffeur de taxi évoque le nom de ses filles : Nagham – note de musique, et Sirat – du nom du fleuve séparant le paradis des enfers…
Je ne les connais pas, leur vie se déroule au-delà de la Voie Romaine, dans un village aux murs blanchis qu’il a, un jour, décrit à d’autres que moi.

Et puis ils partent tous, enchapeautés, avec leurs foulards bigarrés, faire le tour de l’île – à peine l’effleurer, en vérité.
Moi, je retourne sagement sur mes pas : mon territoire et mes balafres me suffisent amplement.
Une odeur de poisson grillé s’élève entre les toits arrondis de l’hôtel. La musique ne va pas tarder à nous assommer, mais nous irons loin derrière les buissons, au frais du sable et des embruns, avec notre butin.

Une nuit pleines de promesses, pour moi et les miens…
Mon nom est Gazou, je suis roi des abyssins.

 

 

 

— Marie G.

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Voyages voyages #05 – Foi de gazou

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