Corps – pluralités

Frôlant depuis récemment l’univers circassien, après une brève incursion toute jeune, je me délecte de le redécouvrir de l’intérieur.
Pas que je devienne sportive ou experte, mais fricoter avec une autre manière d’aborder le spectacle, le corps, le travail, c’est là que se niche pour moi le plaisir.
Après l’université, où je ne pouvais pas vraiment parler d’une recherche de corporalité – à moins que la posture « Madone bossue, l’œil vitreux, à l’ordinateur » soit en soi une manière d’incarner ce que je vivais alors – j’ai poursuivi avec des boulots toujours du même acabit : ça travaille du ciboulot, ça oublie de donner du grain à moudre au rez-de-chaussée.

Voilà l’origine de ma jubilation : pouvoir être dans son corps comme dans un bon lit, sentir qu’on y prend toute la place sans en dépasser. Et aussi oublier à quoi on ressemble, ne pas s’en préoccuper, sans le revendiquer en aucune manière. Juste : oublier. Parce que ça n’a pas d’importance, là où l’on est : l’essentiel en cirque est de trouver l’équilibre dans les paumes de l’autre, de ne pas faire ou avoir (trop) mal. Il y a le moment de grâce où on voit ces deux autres se tenir par la paume du pied, l’un chevillé au sol, l’autre appelant le ciel, et où on oublie les lois de la gravité.
Le bonheur d’être vêtu d’informe, de gris, de noir ou de bleu délavé, mais de ne pas être engoncé, serré, ceinturé, maintenu dans l’obligation de l’élégance vestimentaire. Le confort mène à la souplesse du mouvement, ici on interdit ce qui couperait le corps en plusieurs parties distinctes, créant une sensation qui rappellerait les terminaisons nerveuses aux douloureux souvenirs de son propriétaire. Le geste n’en est que plus fluide, plus contrôlé, plus délicat.
Non que l’univers du cirque contemporain soit exempt de douleur, au contraire : les circassiens que je connais sont très résistants aux petits et gros bobos, ils ont la peau dure. Le travail du corps peut faire très mal, et j’admire chez certains la non-expression qui suit parfois un grand craquement d’articulation en plein exercice.
Aussi bluffante, cette capacité surréaliste à exprimer une émotion légère, extatique, en finesse, grâce au maintien de 60 (ou 90) kilos de chair et de muscles en suspension à une demi-douzaine de mètres du sol, grâce à certaines articulations savamment calées.

Les grands du cirque ont des années de métier, mais à la base, ils ont d’abord osé défier la gravité, osé avoir confiance dans les capacités de leur chair. Ma plus grande découverte reste celle-ci : on est capable de faire des choses spectaculaires, dès l’instant où on s’avance et qu’on ose laisser la main à son corps.
Ou, dans mon cas, on apprend qu’on est capable de faire autre chose de son anatomie dès l’instant où un porteur vous embarque calmement debout sur ses épaules et vous cloue le bec en vous forçant à bien vous « gainer ». Et là-haut, on oublie de réfléchir ou de lui hurler des insultes incohérentes d’une voix de fausset parce qu’on mesure soudainement trois mètres au lieu du mètre soixante habituel.
On dira « chacun son déclic ».
C’est là la pluralité des choix, comme des moments et des corps vers lesquels on se tourne.

— Marie G.

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2 commentaires

  1. seb haton wrote:

    J'aime beaucoup ce texte et toutes les images et les sensations qu'il véhicule ;-)
    Bises
    s.h.

  2. Ma-Li wrote:

    Merci ô collègue… j'avais envie de rédiger ces ressentis un peu éphémères ! A bientôt j'espère !

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   En première, j’avais eu un commentaire composé à faire sur un extrait de « Tropismes », de Nathalie Sarraute,...

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